Conférence par Emilie Jean, diplômée de l’université de Toulouse II, de la Sorbonne et de l’Ecole du Louvre. Conférencière nationale
Présentée au Grand Palais, à Paris, l’exposition « Matisse, 1941–1954 » offre une plongée magistrale dans les treize dernières années de création d’Henri Matisse. Réunissant plus de 300 œuvres — peintures, dessins, gouaches découpées, livres illustrés, textiles et vitraux — cette rétrospective met en lumière une période d’une intensité exceptionnelle, marquée par la maladie, mais surtout par une liberté artistique sans précédent.
En 1941, alors que Matisse survit à un cancer, il déploie une nouvelle verve qui va s’exprimer avec maestria dans ses fameux papiers découpés. Le peintre a inventé une nouvelle technique qui donne une monumentalité certaine à cet ultime travail. Le pays est en guerre. Les heures sont sombres.
Les nazis ont marqué du sceau noir de l’infamie l’art qui annonce l’avenir. Henri Matisse, le grand maître de la couleur, des motifs et des formes simplifiées a été classé, comme tant d’autres, dans
la catégorie « Art dégénéré ». Cela va bientôt être difficile d’exposer. Dire adieu au monde est une chose difficile. Dire adieu à la peinture peut-être encore davantage. Ce géant pense qu’il n’a pas tout dit. Il est irrémédiablement en quête d’un « art d’équilibre, de pureté, de tranquillité ». Alors, par
on ne sait quel miracle, il résiste et vivra jusqu’à 1954, ses 84 ans. C’est ce que le ressuscité appelle
« ma seconde vie ». (…) Il confessera en 1949 au magazine «Time» : « Doté de ce supplément de vie,
je pouvais faire à ma guise. Je pouvais créer ce pour quoi j’avais lutté toutes ces années. »
Avec ses gouaches découpées, qu’il combine en de vastes compositions colorées, l’artiste octogénaire explore, avec une joie presque enfantine, un nouveau terrain d’expérimentation qui suscita la perplexité des critiques. En quête d’épure et de liberté, riche du poids de ses expériences passées, Matisse explique créer uniquement « avec le souci d’approcher plus près de l’absolu »
et d’« atteindre une forme décantée jusqu’à l’essentiel ». Il ne renonce pas pour autant aux autres médiums : peintures, livres d’art, textiles, dessins, vitraux…
https://www.la-croix.com/culture/exposition-matisse-bouquet-final-au-grands-palais-20260324
« Il faut regarder toute la vie avec des yeux d’enfant » a déclaré Matisse. « Matisse a vraiment cherché à « désapprendre ». J’y vois une forme de courage : ne plus faire la démonstration de ce que l’on sait, mais aller vers ce que l’on ne sait pas. Évidemment, cela a été critiqué : on a pu dire que « le vieux Matisse » devenait sénile et retournait à l’enfance. Les critiques ont parfois été violentes, et faciles. Pour lui, ce fut une manière de se retrouver, de se recentrer,
et cela sonne dans sa bouche comme un conseil universel » Claudine Grammont.*
A signaler : ARTE : « Matisse le retour à la vie »
*Claudine Grammont est conservatrice au Musée national d’art moderne, chef de service du Cabinet d’art graphique
du Centre Pompidou. Ancienne directrice du Musée Matisse de Nice de 2016 à 2023, elle est coauteur avec Ellen McBreen de Matisse (Citadelles & Mazenod, 2025) et a dirigé le dictionnaire Tout Matisse (Robert Laffont, 2016).
